Bordeaux Aquitaine Marine

Une charte-partie établie à Bordeaux en 1323 par Alain Clouet

Le manuscrit de la charte-partie présentée a été écrit à Bordeaux en 1323 pour un chargement de vin et de farine à destination de l'Angleterre. On y trouve en plus l'endossement au déchargement en Angleterre, rédigé sur la charte-partie elle-même. Ce manuscrit rare n'est pas d'une qualité parfaite et certains mots sont partiellement effacés. S'y ajoute un texte en français normand avec des mots de gascon qui rendent parfois difficile la lecture de certains passages. Il a été transcrit une première fois par W. K. Boyd en 1907, puis par Robin Ward pour le Mariner's Mirror en 1995 (vol 81-4, p 387). Ce dernier a noté les raisons de ses choix de traduction. J'ai pris le parti de faire une synthèse de ses choix, de ceux de ses détracteurs et de mes observations personnelles. - Alain Clouet

1. Transcription du texte original par Robin Ward

"Sachent tous ceux qui ceste chartra verront et orront que Sire Hues de Berham en nom et en lu de Sire Adam de Limbergue conestable du chasteau de Bordeus et par notre senhor le rey d'Angleterre duc de Guyana et en nom et en lu dudit nostre senhor le rey et duc a afrete et charge a Bordeus en la cogua Nostra Dame de Lim de Wauter Gifar 93 toneus et 18 pipes de vins de queus sont 1toneus 4 pipes de vin tint 33" et 15 toneus de flor de farina a aller à Niu Chasteu sur Tine de rot pour 9 sous de bons esterlins corones d'Angleterre chascun toneu de fret pour raison  de 21 toneu 1 pour  20. E le demerant  des pipes, 2 pour le fret de 5 toneau du quel fret le dit mestre recona que estoit payes de 7 libres et 2 sous de bons esterlins corones dAngleterre en partie de paie dudit fret et soi tint pour bien paies; E dins 15 iorns contes iorn en pres autre en pres que Deus aura conduit et transmis le dite neff a sauvete a sa droite  descharge le vins et flora de farina deuent estres descharges et le mestre paies de tot son fret sens tot delay et sans tota demora toatge et petit lomnage sont sur la mer chantz E quant le neff parti de Bordeus le mestre et les merchantz furent en bone peis et en bonne amour et sans toute querelle ceste a scaver 8 die die exitus Maii anno Domini MCXXIIII  regnant Karles rey de fransa Edward regnant en angleterra duc de Guiayna … archivesque de Bordeus teste sunt Richard Esparuer Tomas Rosen P Mauran Johan de Rosorde E qe Johan Alein notoire public du duche  … de Juins le quele lavandi P Mauran cartolari pour volunte de moy escrit ".  Endos     Summa fretti navis     Valteri Giffardmagistri     Navis vocate Seintemarie     Cogge de Lime liij libres xj sous     De quibus solvuntur per A de Limbergh     7 libres 2 sous Et per Polhowe 46 libres 10 sous     Liberavit Polhou 86 dolia vini et 43 dolia flora     Deficunt 16 dolia vini.  Traduction en français " Sachent tous ceux qui  verront et ouïront  cette charte que Sire Hugues de Berham en nom et place de Sire Adam de Limbergue, connétable du château de Bordeaux  et pour le compte de notre seigneur le roi d'Angleterre, duc de Guyenne et en nom et place de notre seigneur le rey et duc, a affrété et chargé à Bordeaux la cogue "Notre Dame de Lim" de Walter Giffard 93 tonneaux et 18 pipes de vins dont 1 tonneau 4 pipes de vin mouillé (ou rouge ?)  et 15 tonneaux de farine  à aller à Newcastle-sur-Tynes pour 9 shilling en bonnes couronnes  sterling anglaises , chaque tonneau de fret au taux  de 21 tonneaux 1 pipe pour 20 tonneaux. Et le restant des pipes, 2 pour le fret de 1 tonneau. Du quel fret le dit maître reconnaît qu'il a été payé 7 livres et 2 shillings de bonnes couronnes sterling d'Angleterre paiement du dit fret et se tient pour bien payé. Et en 15 jours, en incluant comptant un jour après un autre comme Dieu, il aura conduit et amené la dite nef  en sureté à sa destination correcte.  Le vin et la farine seront déchargés et le maître payé de tout son fret sans délai et sans aucune surestarie ; remorquage et pilotage sont à la charge des marchands. Et quand la nef quitta Bordeaux, le maître et les marchands furent en bonne entente et sans querelle. Ceci est dit le 8ème  jour de la fin mai [soit le 23 mai] le roi Charles régnant en France, Edward en Angleterre et duc de Guyenne  , ( … ) archevêque de Bordeaux. Les témoins sont Richard Esparver, Thomas Rosen, P. Mauran, Johan de Rosorde. Johan Alein notaire public du duché de (…) et P.Mauran (sus-mentionné), cartulaire, ont écrit sous ma volonté." Endos     Total du fret du bateau de Walter Giffard, maître, appelé Sainte-Mary, cog de Lyme : 53 livres 10 shillings.     Du quel est payé par A. de Limbergue 7 £ 10 s. et par Polhowe 46 £ 10 s.     Polhou  a débarqué 86 tonneaux de vin et 43 tonneaux de farine et 16 tonneaux de vin sont défectueux."     

COMMENTAIRES SUR LE TEXTE

Le bateau 1. Si le cog fut appliqué comme terme générique pour les grands navires à partir du 15e siècle, il semble qu'il désignait au 14e des bateaux bien spécifiques à un mât portant une voile carrée, avec un gaillard arrière proéminent et souvent un gaillard à l'avant Une étude faite sur des vestiges trouvés dans la Weser (K.P. Kiedel & U. Schnall – The Hanse cog of 1380 – Bremerhaven, 1985) montre que la coque était construite avec des flancs construits à clins et un fond plat en bordage joint. Leur taille était très variable. Une étude a pu être faite dans les archives des douanes de Bordeaux de cette époque (Higounet, Charles – Bordeaux sous les rois d'Angleterre – Bordeaux, 1965, pp 242 & 254) montre que 81% des bateaux payant des droits portaient moins de 150 tx, 15% de 150 à 200 tx, et seulement 3% plus de 200 tx, mais leur type n'était pas noté. Le voyage Bordeaux-Angleterre (env. 1000 N) se faisait donc en moins de 15 jours, soit une vitesse moyenne de plus de 2 nœuds. 2. Guindage : frais de grue, grutage La cargaison 1. La présence de farine est surprenante (Bordeauxx est plutôt importateur à l'époque), mais peut s'expliquer par des fournitures militaires nécessaires pour les troupes allant mater la rébellion des écossais. 2. Chaque année à cette époque, 20.000 gallons de vins étaient exportés (soit 25% des exportations bordelaises). 3. Vin tint : les anglais ont du mal à traduire cette expression. Pourquoi pas une déformation du vino tinto, le vin rouge espagnol ? Mais la charte semble le dissocier du vin normal. Ward propose « vin mouillé ». 4. Primage : paiement des frais de chargement/déch. à l'équipage. L'équipage pouvait refuser de décharger. 5. Prisage : taxe anglaise sur l'importation des vins L’équipage 1. Trois manières de payer les marins existaient à l’époque selon les règles d'Oléron :     Le "denier", véritable solde à tant de pennies par jour.     Le "mareage", participation aux bénéfices (système de la part).     L'octroi d'une partie de la cale pour les marchandises propres à chaque homme. 2. Le titre "king's merchant" est donné aux patrons bordelais ayant obtenu un permis (en général annuel) pour naviguer entre Bordeaux et l'Angleterre.
    sources :     - Manuscrit du National Maritime Museum,Greenwich, AML/M/1 - Ward, Robin – a surviving charter-party of 1323 –     - Mariner's Mirror vol.81(4), pp387
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