Bordeaux Aquitaine Marine

La Gascogne a-t-elle été une colonie viking ?

par Pierre Goutx
Cet article extrait du bulletin de l'Académie du Var et écrit par Pierre Goutx, est reproduit ici avec l'autorisation de l'Académie que je tiens à remercier. Vous pouvez consulter le site de l'Académie sur le site : http://www.academieduvar.org La Gascogne fut-elle une colonie viking, et peut-être même la toute première sur la terre franque ? C’est le fait historique insolite que je vais m’efforcer d’établir ou de rétablir. Les dîners en ville, comme l’on sait, peuvent avoir des prolongements inattendus. Au cours de l’un d’entre eux, justement, fut évoquée la situation du Pays Basque franco-espagnol par une personne bien connue de la société toulonnaise, Mme Michel Tripier, veuve de l’un de nos anciens préfets maritimes, née Koro de Leizaola, à Deba, Guipúzcoa. Grâce à elle, j’ai découvert deux livres : Le Secret des Vikings, de Joël Supéry, juriste gascon natif du Gers, et Los Vikingos en Euskal Herria, rédigé par un confrère médecin, Anton Erkoreka, professeur d’histoire de la médecine à l’université du Pays Basque. C’est à partir de ces deux ouvrages que j’ai pris conscience de mon inculture historique du haut Moyen Âge et de l’ignorance abyssale qui était la mienne, de la mort de Charlemagne en 814 à l’arrivée d’Hugues Capet en 987. Il est vrai que les historiens se sont laissé abuser à travers les rapports des chroniqueurs francs, eux-mêmes piégés par les hommes du Nord. Longtemps, en effet, les Vikings ont joué à cache-cache avec l’Histoire, entraînant la confusion, mêlant le vrai au faux, et cela dès le VIII siècle. C’est en recourant à des archives musulmanes notamment, en croisant ces informations avec nos propres textes qu’une nouvelle histoire des invasions vikings s’est fait jour, mais quelle histoire ? Histoire d’un ultime choc d’arrière-garde des barbares achevant de détruire ce qui restait de civilisation romaine, puis, passé les temps héroïques des razzias, des pilleurs de monastères et massacreurs d’évêques, traduire cette poussée vers le sud par une vaste entreprise de colonisation, complètement sortie de la mémoire des hommes. Pourquoi ? Parce que, selon les analystes, ces superbes et mâles guerriers blonds savaient coexister avec les populations conquises : leurs facultés d’adaptation étaient inépuisables, au point de se fondre rapidement dans la race des vaincus et de gommer leurs caractéristiques propres, au point d’être devenus là des Français, ailleurs des Anglais, Italiens ou Levantins. Peut-on se douter que la Gascogne est l’héritière des Scandinaves ? Les Aquitains seront sans doute étonnés d’apprendre que Bayonne, Biarritz, cap Breton, Hossegor sont autant de ports vikings, dotés de noms d’origine nordique. Ces découvertes, affirme par ailleurs Supéry, nous ont conduits sur la trace des mystérieux « Cagots », ces parias de Gascogne et de Navarre longtemps assimilés à des lépreux, et qui seraient plutôt les ancêtres résiduels de Vikings sédentarisés au sud de la Loire depuis le IXe siècle. Pour faire bonne mesure, il ajoute : « selon toute vraisemblance, Henri IV, le plus populaire des rois de France, était issu de ce rameau des grands chefs nordiques, mais gardait jalousement le secret de ses origines. » Globalement donc, les invasions scandinaves, présentées comme une période de régression dans l’histoire de l’Occident, ont en fait réveillé l’Europe atlantique pour la lancer sur les mers à la conquête du Monde.  Et d’abord que signifie le mot « viking » ? Pour Anton Erkoreka, la palabro vikingo suscite plusieurs explications, afin de bien saisir le caractère et la nature des hommes qui le portent. La racine vig signifie « bataille » ; vik, « baie, rivière, fjord » ; la racine ic, « campement, village » ; enfin vikjiä, « se mouvoir, se déplacer ». Cela donne au total : « ceux qui vivent sur le fleuve ou naviguent vers la mer, ou partent en expédition ».   Tournés donc vers la mer, les trois peuples scandinaves auront chacun leur domaine de conquête. Plein ouest, les Norvégiens coloniseront les îles quasi désertes de l’Atlantique nord : Orcades, Shetland, Islande, Groenland ; les Suédois à l’est remontent les fleuves russes et rejoindront l’Orient via la mer Noire ; quant aux Danois, ils déferlent sur les rivages de l’Empire carolingien, sans autre motivation apparente que le pillage et la destruction.  Or, les Danois sont à l’époque le royaume le plus puissant, le plus peuplé, le mieux organisé des trois. Pourquoi seraient-ils ceux dont les objectifs paraissent les plus limités ? C’est aussi ce que se demandaient les Francs eux-mêmes. Devant les attaques dispersées et sporadiques, ils n’assimilent pas ces envahisseurs à une armée en marche, avec une stratégie globale. Ils en font même, car ils sont païens, un fléau de Dieu, genre Philistins pour les Hébreux, et aussi inexorable que la peste.  Jusqu’à présent, les incursions danoises sont perçues comme un phénomène nord-européen débutant en mer du Nord ou en Manche. Or, avant même le début de la première vague viking en 840, les Danois sont signalés par les auteurs arabes aux Asturies, en Navarre et sur les rivages aquitains dès 799. Jamais aucun historien n’a cherché à établir de lien entre les expéditions dans le sud et les attaques sur presque toutes les embouchures des fleuves francs : pourtant, ce sont les mêmes chefs qui dirigent les unes et les autres.  Ils partagent sûrement la même motivation et des objectifs identiques, mais cela a échappé complètement aux chroniqueurs francs. Cependant, de nombreux textes gascons comme le Bréviaire de Lescar, le Cartulaire de Bigorre et le Cartulaire de Tarbes fourmillent de renseignements sur la présence scandinave au sud de la Loire. Les originaux ayant disparu, ils ont été relayés par des écrits plus tardifs, sûrement considérés comme apocryphes, lesquels, confrontés depuis aux auteurs arabes et asturiens, ont permis cependant de se faire une opinion sur ces Danois qui, loin d’attaquer de façon anarchique les rivages de l’Empire carolingien, appliquent au contraire une stratégie cohérente à l’échelle européenne. Leur force a été de garder leur objectif secret : à savoir, conquérir d’abord la Gascogne pour, par le fond de son golfe, s’ouvrir la voie la plus directe à la Méditerranée, à son commerce et à ses richesses sans avoir à contourner la péninsule ibérique. Un bref rappel historique éclairera la démarche et les temps forts de l’opération. En 798, après trente ans de combats acharnés dans le Nord de l’Allemagne, Charlemagne écrase enfin les Saxons dont les combattants se réfugient chez leurs alliés naturels, les Danois du Jutland. Excédé par les soulèvements constants de ces Saxons, Charlemagne en déporte dix mille et offre leur pays nouvellement conquis à des alliés slaves venus d’Outre-Rhin. L’Empire carolingien menace le commerce danois Baltique-mer du Nord, situation intolérable pour Godfred, roi du Danemark, qui réagit en 810 et rétablit par la force toute sa filière commerciale, menaçant de surcroît les Frisons. Charlemagne, furieux, fait assassiner Godfred : les Danois n’oublieront jamais ce crime et son commanditaire. Objectif et motivation se combinent donc pour les Danois qui vont déferler sur la côte atlantique de l’Empire carolingien et, contrairement à ce que l’on pense, commenceront, dès la mort de Charlemagne en 814, par la cité de Bayonne. Écoutez Anton Erkorekia : « Après la mort de Carolus 1er, les côtes franques furent insultées par les pillards normands ; ils remontèrent l’Adour et s’installèrent à Baiona où l’ancienne église Sainte- Marie (actuellement la cathédrale) fut anéantie, le culte d’Odin instauré, un temple païen édifié. Les fortifications furent respectées et les Normands firent de la ville leur repaire. C’est alors qu’eut lieu le martyre de saint Léon ».  Comment l’invasion va-t-elle se développer et prospérer ? Jetons un rapide coup d’œil préliminaire sur la géopolitique du lieu et du moment.  Charlemagne mort, son fils Louis le Débonnaire dit « le Pieux » lui succède. Il a trois fils d’un premier mariage : Pépin, Lothaire et Louis. Il attribue en 817 l’Aquitaine au premier, la Germanie à Louis et l’aîné, Lothaire, devient co-empereur avec son père. Ce père, devenu veuf, se remarie et, comme chacun le sait, les affaires privées interfèrent toujours avec la politique : voilà que naît en 823 un quatrième fils, Charles, futur Charles le Chauve, qui pose problème, hier comme aujourd’hui.  Profitant de l’imbroglio carolingien, les Danois attaquent la baie de Seine le 14 mai 841 avec une flotte considérable et s’emparent de Rouen dont, disaient-ils, ils devraient animer la foire. Ceci, à mon point de vue, est le signal du début des invasions en France et, par voie de conséquence, va aboutir au traité de Verdun en 843 donnant à Charles le Chauve la Francie occidentale, c’est-à-dire Neustrie, Bretagne et Aquitaine ; à Louis, la Germanie ; à Lothaire, la fameuse Lotharingie, espace entre les deux autres royaumes, jusqu’à l’Italie. Quant à Pépin II le neveu, il est carrément déshérité. Le chaos s’installe donc et va favoriser les visées danoises.  Selon les Annales royales franques réinterprétées, il s’avère que les expéditions menées en Gascogne furent d’une violence et d’une ampleur sans précédent. L’affaire commence dès 840 dans la partie la plus australe de l’Aquitaine, au pied des Pyrénées. Les Danois remontent l’Adour et prospectent la Gascogne, puis ils embouquent la Garonne et font une démonstration de force devant Bordeaux, capitale du royaume d’Aquitaine, terre autrement riche que la côte Cantabrique voisine et beaucoup plus difficile à défendre pour le chef des Francs en raison de son excentration géographique dans l’Empire. En 1663, Bertrand Campaigne écrit dans sa chronique d’Acqs (Dax) : « Les Normands ravagèrent la Gascogne et mirent à feu et à sang les villes de Basats, Aire, Lectoure, Acqs, Tarbes, Oloron et Lescar près de Pau qui n’existe pas encore. La présence danoise que les Maures appellent “Madjus” est attestée aussi par le géographe arabe Al Himrayi qui décrit l’Adour comme “un grand cours d’eau que les Vikings remontent dans leur navires pour attaquer les gens et la région”. »  En 844, les Danois réalisent une seconde offensive. Les Annales de saint Bertin évoquent l’épisode en ces termes : « Les Normands s’étant avancés par la Garonne jusqu’à Toulouse pillèrent impunément tout le pays mais s’en retournèrent sans prendre la ville. » Par contre, l’abbaye de Saint-Sever, la forteresse de Tarbes, les monastères de Bigorre et les sièges épiscopaux de Gascogne, Saint-Bertrand- de- Comminges en particulier, furent pillés, rasés, les reliques enlevées car les Vikings mènent une guerre totale détruisant les symboles du pouvoir temporel mais aussi religieux, car la force de leurs ennemis, disaient-ils, c’est leur foi et leurs reliques, leur saint les sauvera ». C’est en cela que la conquête de la Gascogne fait apparaître une vraie tentative de colonisation, une vraie volonté d’occupation durable. Cette volonté est incarnée par un des chefs vikings le plus prestigieux, Björn, qui est parvenu à se bâtir un royaume solide au sud de la Garonne. C’est lui qui invitera les autres chefs à tenter leur chance loin de ses terres pour qu’il demeure le maître incontesté du golfe de Gascogne.  Quid de ces autres chefs aux noms imprononçables ? Sygtrigg, chargé de la baie de Seine, prit Paris en 885 ; Hastein remonta la Loire et occupa le pays nantais ; Asgeir, « frère juré » du grand Ragnar et tuteur de son fils Björn, assuma la Gironde et la mangrove charentaise. Godfreid, enfin, s’attribua l’Escaut, au nord de la France occidentale, mais le commandant en chef de toute l’invasion était bien Björn, fils de Ragnar, parti de ses terres du Nord à douze ans fonder un royaume dans le Sud. Il opère essentiellement en Gascogne, en Espagne et en Méditerranée : c’est la raison pour laquelle il apparaît si peu dans les Annales franques . Malgré cette furtivité, il en profitera pour s’entendre avec Charles le Chauve, dont il obtient toutes les terres au sud de la Garonne, créant ainsi un royaume danois qui ne disparaîtra que cent vingt-quatre ans plus tard. Durant cet intervalle, jamais les rois carolingiens n’interviendront au sud de la Garonne.  En 982, Gascons, Navarrais et Périgourdins libèrent seuls leur pays en chassant les Danois après la bataille de Taller, sans l’appui des Francs : ceci explique pourquoi l’Aquitaine anglaise, de 1152 à 1453, ne se sente aucun lien avec le royaume de France auquel elle ne se joindra qu’en 1453, après la bataille éponyme de Castillon. Mais le royaume danois de Gascogne sera utilisé par Björn pour réaliser son rêve sudiste d’homme du Nord : commercer aussi librement que possible avec la Méditerranée, pour ses richesses naturelles et surtout la traite des esclaves, d’où la nécessité, pour ce faire, d’une route idéale, c’est-à-dire rapide et sans danger.  Quels dangers ? Sa première expédition en Méditerranée, en effet, se solda par un échec car la navigation d’approche s’était faite au bornage jusqu’à l’estuaire du Guadalquivir, avec remontée à Séville puis un passage par Gibraltar où la rencontre avec la flotte sarrasine et le choc avec les forces militaires du califat de Cordoue étaient inévitables, choc qui fut lourdement préjudiciable. Par ailleurs, au nord de la chaîne pyrénéenne, on se heurtait obligatoirement aux forces franques toujours sur le qui-vive ; Björn ne voulait pas non plus que le commerce méditerranéen rejoigne sa Gascogne en traversant les villes de Septimanie comme Narbonne ou Toulouse. Il voulait un itinéraire plus sûr : remonter depuis Barcelone la vallée de l’Ebre espagnol coulant d’ouest en est au flanc sud des Pyrénées et rejoindre la côte Cantabrique ou le golfe de Biscaye en se frayant un chemin dans le bassin versant de la Bidassoa ou de la ria Mundaka-Guernica. Il était ainsi à l’abri du Carolingien au nord et des Maures au sud. Toujours perfectionniste, il inventa même un raccourci transpyrénéen de Pampelune à Mimizan sur la côte landaise et s’efforça d’absorber les flux commerciaux de la vallée du Rhône en détruisant au préalable la route rhodanienne jusqu’à Valence.  Tout ce développement géostratégique n’a jamais été pris en compte par les chroniqueurs francs, enfermés dans leur vision neustrienne du phénomène viking. Il semble cependant, à la lumière d’archives accessibles depuis peu, arabes, scandinaves ou de certains historiens médiévistes nationaux, que l’on doive regarder cette étape nordiste comme l’une des plus brillantes initiatives militaires de l’histoire de ce temps. J’ai le devoir, à ce point du développement, d’apporter, pour confirmer mes dires, quelques preuves, s’il en est, de ce que j’ai appelé « la colonisation de la Gascogne ». Ces preuves, d’inégale portée, sont de trois ordres : archéologique, toponymique et anthropologique.  L’archéologie est assez fruste et les chercheurs forts disparates mais crédibles. Je ne citerai que quelques exemples, chacun ayant fait l’objet de disputes homériques car, malgré un siècle et demi de colonisation, les preuves formelles sont rarissimes. L’historien Gérard Louyse, cependant, atteste « que la découverte au marché de Ribe (Danemark) de lingots de plomb du début du IXe siècle viennent bien de la région bordelaise ». Ce même auteur est persuadé de l’existence de vestiges de bases scandinaves sur le littoral sud-aquitain, c’est- à-dire la côte landaise. Cela est d’ailleurs confirmé par un texte de l’Office de saint Galactoire, texte du XII siècle selon l’abbé Devant, l’ex-curé de Mimizan, qui stipule : « Tous les ans, une flotte de Normands entraient dans la baie de Mimizan-Aureilhan où, plus cruels que les bêtes féroces, ils ravageaient selon leur habitude toute la Vasconie ». À noter que certaines traditions font état de la présence d’un camp viking à Macau, en Médoc, sur une île à cette époque, qui devint au Moyen Âge une léproserie. Ceci pouvant conforter comme nous le verrons un hasard de l’histoire qui associe en effet les descendants vikings aux lépreux. Il faut prendre très au sérieux comme base-type danoise l’ensemble Mimizan-lac d’Aureilhan, situé au sud du bassin d’Arcachon, en pays de Born, appelée par eux Oréholm, ce qui veut dire « îlot de sable au milieu des marais » : c’était en effet l’habitude de ces marins de choisir un îlot dans une mangrove pour y faire étape ou structurer un relais-base d’invasion bien protégé. Typique aussi sont les petites forteresses appelées casteras ou tucons, et les tumuli, éléments funéraires répartis en grande quantité dans tout le bassin de l’Adour, de l’Océan au Gers : tout ceci n’a rien à voir avec des vestiges de ruines romaines porteuses habituellement de mosaïques et entourées de poteries. Citons aussi des moyens de signalisation qui traduisent le navigateur-chasseur de baleines : tour de guet, fanal ou sémaphores que les Basques nomment atalayes, balises parfaites pour les entrées d’estuaires mais aussi remarquables positions de guet pour détecter les souffles de baleines de jour comme de nuit.  Cette absence de vestiges, aux yeux des historiens français en particulier, tendrait à faire croire que les hommes du Nord n’ont fait que traverser la Gascogne sans y apposer leur empreinte. Or, il en est de même, quand ils ont perduré, en Normandie par exemple, où la seule trace flagrante de leur passage est inscrite dans la toponymie. C’est bien à cette science que nous ferons appel aussi pour la Gascogne en nous référant notamment aux prénoms. En effet, la plupart des noms de lieux en Gascogne restent énigmatiques. René Cuzacq et Charles Rosching affirment que les terminaisons -os, - osse seraient d’origine ibérique ; les terminaisons en -x, comme Navarrenx ou Morcenx, sont germaniques et attribuées aux Wisigoths ; à aucun moment la piste scandinave n’a été explorée par les chercheurs. Hossegor, par exemple, origine un moment rapprochée d’Asgard, qui veut dire en norrois « paradis », a été rejeté au profit de l’anglais Horseguard. Arcangues se dit en basque Arcangoïtze et doit être rapproché d’Arengosse, lequel est très voisin du lieu-dit Aranguisse dans le village landais de Sainte- Marie-de-Gosse, la partie commune étant le prénom Areng, venu du prénom scandinave Haering. Les suffixes -osse, -isse et -itze doivent être aussi d’origine scandinave. Joël Supery fait remarquer que hus, signifiant « maison » ou « demeure » en normand, est une terminaison retrouvée en Normandie dans Etainhus, en Suède dans Arréhus, en Norvège Arrérhus. Arengosse mais aussi Arrengisse ou Arengoitze pourraient venir de Haeringhus, « la maison de Haering». Conséquence, des mystérieux toponymes supposés ibériques pourraient bien révéler une origine purement scandinave. Mais, foin de philologie, j’arrêterai là ma démonstration toponymique sur un seul nom qui nous est familier et commun aux Scandinaves et à nous-mêmes : Biarritz, que nous partageons avec une station balnéaire très connue, du détroit d’Orsund, face à Copenhague. Bjärred, cela n’aurait pu être qu’un hasard mais Biarritz et Hossegor partagent aussi un riche passé commun de baleiniers et chacun sait que les Vikings furent les rois de la chasse à la baleine. La piste scandinave méritait donc d’être approfondie. Chasseurs de baleines, ne serait-ce pas là l’élément socioculturel princeps qui prouve l’héritage et la filiation anthropologique wikingo- gasconne ? Supéry dit, au début de son livre Le Secret des Vikings : « Comme les Scandinaves les Gascons auraient dû avoir les yeux bleus, naviguer sur des “drakkar”, apprécier les combats de chevaux, harponner les baleines, chasser les oiseaux avec les filets, pratiquer des jeux virils, glisser sur la neige ou sur l’eau, vivre dans des fermes isolées en bois et en torchis, sécher et mariner le poisson, aller à la morue, être des experts en construction navale comme leur supposés ancêtres. » Les ancêtres, justement à part peut-être les yeux bleus, me paraissent avoir transmis leurs gênes aux Gascons et aux Basques. Dans la construction navale, ils furent des charpentiers hors pair : la baleinière basque s’est transformée, au cours des âges, en pinasse d’Arcachon et la nef bayonnaise avec son bordage et son mât central, proue et poupe relevées, porte la marque du kauskip scandinave. Nos baleiniers fréquentaient Terre-Neuve avant la découverte de l’Amérique et s’enrichissaient avec la morue pour laquelle ils fournissaient le sel de Salies-de- Béarn. C’est bien la baleine franche, fuyant l’hiver Arctique, qui venait s’accoupler au fond du golfe de Gascogne à qui l’on doit le nom de « chambre d’amour » pour la plage d’Anglet près de Bayonne.  Quant à la glisse sur l’eau en particulier, ai-je besoin de rappeler que Biarritz est devenue l’une des capitales mondiales du surf et, je l’espère, les chasseurs d’oiseaux n’auront pas oublié non plus que, lorsque passent les palombes, le col d’Osquich est toujours barré par les filets d’antan. Ainsi donc, dans le domaine physique, dans l’esprit d’aventure, dans les mœurs sociales – l’habitat isolé de la ferme landaise par exemple – tout me paraît confirmer l’évidence de cette imprégnation.  Sans forcer le trait, il est logique d’admettre des similitudes flagrantes entre ce qui fut à l’origine de notre Normandie et les vraies bases initiales situées en terre vasco-gasconne. Bien sûr, certains pourraient avancer qu’il manque l’essentiel: la descendance de ces colons danois. Il serait facile au demeurant d’esquiver la difficulté en concluant avec les historiens aquitains qu’à la suite de la bataille de Taller les « envahisseurs » sont retournés chez eux après leur défaite, mais ce n’est pas logique. Des Danois Gascons depuis cinq générations sont restés sur cette terre. Non seulement sur le littoral mais aussi en Chalosse et dans le Gers, pays des Casteras, ils ont fait souche. Leurs rejetons Joël Supéry en donne une explication – son explication, bien sûr – : les fameux Cagots, déjà cités comme pseudo-lépreux , habitant dans des tours de quarantaine près du littoral atlantique au sud de la Garonne, tout particulièrement dans la boucle de l’Adour, ne seraient autres que les descendants des colonisateurs danois déconsidérés et brimés parce que vaincus, faux chrétiens de surcroît, appelés Crestias, obligés d’entrer dans les églises par une petite porte basse spéciale, avec bénitiers particuliers. Ces Crestias se fixèrent autour des ports maritimes et fluviaux qu’ils avaient fondés, isolés parfois au milieu de mangroves où les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem implantèrent souvent des léproseries pour profiter in situ de la main-d’œuvre des Cagots, d’où la confusion avec les lépreux. Ceci confirme ou aggrave la confusion en considérant la multiplicité des « cagoteries » implantées des deux côtés des Pyrénées, depuis le Gers et la vallée de l’Adour jusqu’au départ du camino francès vers Compostelle.  Dans le cadre de cette survivance démographique danoise, des filiations ont dû sûrement exister ; il se pourrait même, ajoute Supéry, que Björn ait eu lui aussi des descendants, dont Henri IV lui-même. Et, avant de conclure, je ne résiste pas au plaisir de vous soumettre les arguments de l’anecdote. Supéry écrit : Henri IV savait-il qui était son lointain ancêtre ? Bourbon par son père, il était Albret par sa mère. Or le nom d’Albret étonne les historiens qui le font dériver d’Alberthamn, « le port d’Albert », nom originel de Capbreton selon la philologie. Comment expliquer en effet pareille appellation puisqu’il n’y a, sur cette côte rectiligne et sableuse, ni cap, ni Bretons. Je vous fais grâce de toutes les hypothèses : Capbrutus, Capbertat, Capbouret… pour retenir celle de l’abbé Pedegert, adoptée par Supéry car son orthographe est la plus ancienne, découverte sur un portulan du cartographe portugais Diogo Homem de 1559 : Cabertam. En admettant que Cabert soit une cacographie d’Albert. Il s’en suit qu’entre l’Alberthamn viking fondé en 858 au moment de la soumission de Björn et la reconstitution du port de la Pointe, alias Capbreton, la référence commune étant Albret, famille la plus puissante de Gascogne, l’ancien royaume de Björn devient terre des Albret. De là à dire que, chez les Albret, il y a le sang danois de Björn, il n’y a qu’un pas, franchi d’ailleurs par une historienne de la SADIPAC, Marie-Claire Duvielha : « Un jour, le bon roi Henri repère une jolie paysanne gasconne, avec sa fougue habituelle, il propose la botte à la jeune fille qui fond en larmes : mais Monseigneur, c’est impossible, je suis de race impure ! Et alors ! lui aurait répondu le Vert-Galant, moi aussi je suis un “Cagot”. » Si Cagot voulait dire « lépreux », cette boutade n’a aucun sens ; mais si, comme nous le pensons, il s’agit de rappeler l’hérédité scandinave, l’aveu prend une tout autre signification. Henri IV connaissait vraisemblablement sa généalogie, peut-être n’avait-il pu transmettre son secret à son fils, futur Louis XIII, qui avait neuf ans quand son père fut assassiné, mais le doute est permis car c’est Louis XIV, petit-fils d’Henri IV, qui, par ordonnance royale bien archivée, demanda qu’il soit mis fin aux brimades subies par les Cagots. Ainsi donc, grâce au travail des chartistes, aux archivistes arabes, espagnols et aux médiévistes français, grâce aux recherches des généalogistes et des héraldistes, un jour nouveau éclaire des pans entiers de l’histoire de notre pays et de la future Europe.  S’il fallait convaincre encore que l’Histoire est un perpétuel recommencement, cet exposé se voulait porteur, à travers le fait historique de l’émigration ou immigration viking, d’une idée européenne récurrente que nous redécouvrons aujourd’hui avec l’acuité que l’on sait. Les Vikings n’ont pas tenté de fonder une Europe politique : ils voulaient alors une Europe commerciale, dont le premier volet fut, au Moyen Âge, l’Europe hanséatique. Peu leur importaient les États en voie de gestation ou de formation, les langues ou les races : seuls les fleuves et les îles, les détroits et les isthmes les intéressaient. L’Europe que nous voulons bâtir de notre temps ne peut être, en tout cas, une Europe impériale dans l’ancien esprit de conquête : elle existera si elle est fondée sur l’adhésion libre de ses membres et la mise en commun subsidiaire de leurs moyens choisis pour prospérer dans la paix. Pierre GOUTX
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