Bordeaux Aquitaine Marine

Chantiers Arman - l’entreprise de 1850 à 1860

par Alain Clouet

sur cette page :

1. Rapport de M. Arman sur son chantier

2.Production du chantier Arman de 1850 à 1860

3. La première cale par le travers de Bordeaux en 1862

4. Arman et les clippers 

5. Invention des coques composites

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1.  Extrait de "Enquête sur les traité de Commerce avec l'Angleterre – constructions navales – Conseil

supérieur de l'agriculture, du commerce et del'industrie – séance du 24-8-1860 – Imprimerie impériale, 1865.

Nous transcrivons ci-après une audition datant du 24 août 1860 de M. Lucien Arman, en tant que constructeur maritime. Il y présente son

entreprise et sa production des dix dernières années. Ce témoignage de première main permet de régler quelques imprécisions apparaissant

dans certaines publications.

SÉANCE DU VENDREDI 24 AOÛT 1860.

PRÉSIDENCE DE S.EXC. M. ROUHER, MINISTRE DE L'AGRICULTURE, DU COMMERCE ET DES TRAVAUX PUBLICS.

M. Le Président. Nous allons terminer par l'Enquête sur les bâtiments de mer et les embarcations. Monsieur Arman, vous avez le

questionnaire entre les mains?

M. Arman. Oui, Monsieur le Président. J'ai préparé mes réponses par écrit.

M. Le Président. Nous vous écoutons.

M. Arman, lisant: Les chantiers que je dirige à Bordeaux se composent de plusieurs ateliers séparés, mais concourant tous,uniquement pour

mon compte, à la construction des bâtiments de mer.

CHANTIER QUAI SAINTE-CROIX, N° 1,2 et 3 Sur des terrains dont la jouissance a été, depuis plusieurs siècles, concédée aux constructeurs maritimes, je possède cinq cales couvertes sur lesquelles peuvent être construits les bâtiments du plus fort tonnage. Dans ces mêmes chantiers sont réunis un vaste atelier de forge et de tôlerie, une machine à vapeur de 15 chevaux, une machine hydraulique à éprouver les chaînes-câbles, des fours à réchauffer les tôles, 20 feux de forge, et tout l'outillage nécessaire à l'emploi à peu près permanent de 250 charpentiers, perceurs ou calfats, etc., et de 3oo à 35o ouvriers forgerons, tôliers ou manœuvres. Comme dépendance de ce premier atelier, j'ai, sur le quai Sainte-Croix et dans la rue Carpenteyre, 2 ateliers de forge de marine, d'ajustage, et de fonderie en fer et en cuivre. Le moteur à vapeur des tours est d'une puissance de 10 chevaux, et le nombre des ouvriers forgerons,fondeurs, ajusteurs et serruriers varie de 80 à 100. DEUXIÈME CHANTIER. QUAI SAINTE-CROIX, N* 7 ET 8. Terrain en jouissance, toujours concédé par la ville ; Quatre cales couvertes, de moindre dimension que dans le premier chantier; Un atelier secondaire de forge et de tôlerie, de 6 feux de forge; Un atelier de poulierie et de grosse menuiserie. Ce second chantier occupe ordinairement 150 ouvriers pour constructions en bois, c'est-à-dire charpentiers, perceurs et calfats, etc., et 40 forgerons ou tôliers. Ces divers chantiers et ateliers, situés dans le sud de la ville de Bordeaux, couvrent un espace d'environ 20,000 mètres carrés. TROISIÈME CHANTIER.  RUE DE LORMONT. A l'autre extrémité de la ville et du port de Bordeaux, au-dessous du pont, dans le quartier de Bacalan, je possède un troisième chantier sur des terrains de 30,000 mètres de surface, qui sont ma propriété, pouvant recevoir onze cales de constructions. Un moteur à vapeur de 10 chevaux est placé dans cet atelier, que je n'ai jusqu'à présent employé qu'à l'exécution des grandes constructions en bois. Le nombre des ouvriers charpentiers, perceurs ou calfats, est de 200. Je viens récemment d'augmenter mes chantiers de Bacalan par l'acquisition d'un atelier de construction de machines à vapeur, fonderie, forge de marine, etc., connu sous le nom d'atelier bordelais,  dont la force productive peut être très-grande. Ces ateliers ont une superficie de 17,000 mètres carrés; ils sont garnis d'un outillage considérable qui a coûté beaucoup d'argent à la compagnie de laquelle je l'ai acquis. Comme constructeur de navires, j'exploite depuis dix ans avec succès un brevet de mon invention pour les constructions en bois et fer. J'ai obtenu la grande médaille d'honneur à l'Exposition universelle de 1855, et j'ai reçu de la marine impériale la commande d'un assez grand nombre de bâtiments de ce système. Satisfait d'avoir introduit un perfectionnement dans les constructions navales, je n'ai point poursuivi les contrefaçons nombreuses qui sont venues successivement prouver la justesse des idées dont j'ai été le promoteur. Une application croissante du fer dans les constructions maritimes en général a été le résultat de ma persévérante initiative en France. En résumé, voici comment je peux établir l'importance des trois ateliers réunis que je dirige : Superficie : 67,000 mètres carrés, pouvant recevoir à la fois vingt navires en construction. Personnel sous mes ordres : • Ingénieur (sous-ingénieur de la marine impériale) 1 • Capitaine d'armement 1 • Employés à la comptabilité 7 • Dessinateurs 3 • Contre-maîtres 10 (Ils gagnent 5 francs par jour, et jouissent, soit du logement, soit de quelques autres avantages représentant un supplément de 1 franc par jour.) • Charpentiers 3oo à 35o (Prix de la journée, 1 franc ; le travail d'entreprise augmente la journée de 1 à 2 francs.) • Perceurs 25 à 3o (Prix de la journée, 4 fr. 5o cent.; supplément pour entreprise, de 5o centimes à 1 franc par jour.) • Calfats 40 à 60 (Prix de la journée, 4 francs; supplément pour entreprise, de 1 franc à 1 fr. 5o cent, par jour.) • Tôliers, riveurs, ajusteurs et forgerons 15o à 200 (Prix de la journée, de 4 à 5 francs; supplément d'entreprise pour 20 ouvriers chefs, associés pour diriger les travaux de tôlerie, 2 à 3 francs par jour ) • Manœuvres de forge 250 à 300 (Prix de la journée, de 3 fr. 5o cent, à 3 fr. 5o cent) • Enfants 4o à 5o (Prix de la journée, de 1 fr. a5 cent, à 2 francs.) • Fondeurs 8 à 10 (Prix de la journée, de 3 à 5 francs.) • Scieurs de long 80 à 100 (Prix du travail à l'entreprise, de 4 à 6 francs par jour.) • Portefaix. 24 à 4o (Prix du travail à l'entreprise, de 4 à 5 francs par jour.) • Manœuvres du chantier 3o à 5o (Prix de la journée, de 2 fr. 5o cent, à 3 francs. ) • Menuisiers 40 à 50 (Prix de la journée, de 3 francs à 3 fr. 5o cent.) • Matelots à la garniture 20 à 40 (Prix de la journée, 5 francs.) Le personnel complet, dont le détail précède, varie, suivant l'activité des travaux, de 1,000 jusqu'à 1,500 hommes; et les chantiers alimentent en outre, à Bordeaux, un très-grand nombre d'ateliers auxiliaires dans les industries attachées à l'armement des navires.

Lancement du Renaudin le 18 mars 1857,                                   Lucien Arman                                        Cale de lancement en travers

quai de Paludate 

2. Production des chantiers Arman de 1850 à 1860

 

 3. La première cale en travers à Bordeaux

extrait de : Annales des ponts et Chaussées, 1862, 1er sem.

M. L. Arman, constructeur de navires dans cette ville, vient d'entreprendre d'y établir une cale particulière à ses frais. Elle sera parallèle au lit de la rivière et le halage se fera en travers. Cet arrangement présente des avantages évidents, puisque les navires qu'on devra échouer sur le berre ne seront pas exposés en travers du courant du fleuve, mais se présenteront en long. Le travail sous-marin y est en principe beaucoup plus considérable que dans les cales ordinaires ; le plan incliné doit avoir la longueur des navires au lieu d'une largeur seulement ; ce qui donne à la surface pilotée ou bétonnée une étendue six fois plus grande au moins. Le halage doit s'opérer par un manège qui enroulera des chaînes distribuées sur la longueur du berre agissant perpendiculairement au lit du fleuve.

4. Arman et les clippers

par Alain Clouet Les américains avaient créé dans les années 1840 un nouveau concept pour la navigation commerciale : le clipper. En effet ce type de navire est le fruit de recherches systématiques d’une augmentation de la vitesse au travers de la forme de la carène. Les résultats furent impressionnants et furent d’ailleurs la cause du maintien de la navigation à voile aux côtés de la vapeur pendant encore quelques décennies. Les chantiers français ne s’intéressèrent, dans un premier temps tout au moins, assez peu à ce concept quoique de son côté Lucien Arman commençait aussi à construire des navires plus fins se rapprochant progressivement de la norme américaine en la matière soit un rapport largeur/longueur du navire de 1 à 5. Il fallut attendre le 3 février 1853. A cette date le ministère de la Marine diffusa aux chantiers français un rapport détaillé sur les clippers américains. Lucien Arman sauta sur l’occasion pour définir ses propres conceptions sur un clipper « à la française » qu’il présenta au ministère dès le 25 février de la même année. Son clipper « à la française » devait avoir les qualités suivantes pour attirer les armateurs français : -              Diminuer les dimensions à capacité d’emport égale aux clippers américains -              Léger de coque -              A un prix compatible avec le marché français En fait si Arman avait répondu si rapidement au ministère, c’est qu’il travaillait déjà sur ce concept depuis quelques mois, puisqu’il avait déjà déposé en 1851 son célèbre brevet sur la construction composite (bois et fer) des coques, qui permettait d’alléger le poids de la coque et de réduire les coûts d’entretien. La réduction du coût d’achat étant obtenue par une capacité d’emport moindre que ses confrères américains (600 à 900 tx contre plus de 1000 tx en Amérique). Il était donc prêt à recevoir la commande de son premier clipper l’Aquitaine, commande passée par les armateurs Maurel et Prom en 1854. Ce clipper était à coque composite et disposait d’un moteur de nouvelle génération (brevet Julien Belleville) réalisé par le fabricant bordelais Charles Dietz. Le succès fut immédiat et de nombreuses commandes  tombèrent dans les années qui suivirent avec ces clippers qui atteignaient les 11 nœuds au près et 14 nœuds au largue. Le tableau ci-dessous présente tous les voiliers marchands construits par Arman. La confusion est très grande dans les sources disponibles entre les navires qui sont de vrais trois-mâts et les clippers, aussi les appellations données dans ce tableau ne sont validées Liste des clippers construits par Arman, puis par les Chantiers de l’Océan.

   Le clipper Charles Dupin construit par les chantiers Arman

5. Invention des coques composites

Archives  historiques de la Gironde :  1860

Les coques composites Un de nos plus habiles constructeurs, M. Arman, de Bordeaux, a imaginé un système de construction mixte en bois et en fer, d'après lequel il a déjà exécuté ou mis sur les chantiers une cinquantaine de bâtiments, jaugeant autour de mille tonneaux. M. Arman a su conserver à la construction en fer ses avantages de solidité et de durée, et enlever en même temps à ce genre de construction les inconvénients qu'il avait présentés dans la pratique. M. Arman construit des bâtiments à vapeur et des bâtiments à voiles. Il s'attache â donner aux derniers la forme de clippet, et, dans ce genre de construction, M. Annan a pris la tête des constructeurs français. Grâce à cet habile constructeur el à ses dignes émules, la France n'a guère rien à envier aux autres pays les plus avancés sous le rapport du travail des bâtiments destinés à la navigation.

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