Bordeaux Aquitaine Marine

Les pêches sur le Bassin - 1776

extrait du Traité des pêches de J.E. Bertrand - in Dictionnaire des arts et métiers, Neuchâtel, 1776

760. Le bassin d'Arcachon, les étangs voisins, la Tète-de-Buch & la côte adjacente, tous ces lieux sont fort abondans en poissons, &

pour cette raison méritent que nous nous en occupions particulièrement, & que nous entrions dans des détails qui ne se trouvent

point dans notre traité, où nous nous sommes bornés à donner une idée de la méchanique des différentes façons de pécher :

cependant nous ne ferons qu'indiquer celles qui se pratiquent en beaucoup d'autres endroits, & nous n'insisterons que sur celles

qui sont en quelque façon particulières à ceux que nous venons de nommer.

 761. On se sert communément, pour pécher dans le bassin & les étangs, de petits bateaux que les habitans nomment pinasses:

nous en avons parlé dans la première section. Le marchand poissonnier qui fournit les pinasses, ainsi que les filets, & qui est

chargé de faire la vente du poisson, a ordinairement le tiers du profit, & en outre une part de matelot pour la vente : au reste, ces

conventions entre les pécheurs & le propriétaire du bateau étant libres, elles ne sont pas toujours les mêmes pour toutes les

espèces de pèches.

 762. Les pêcheurs des étangs & des canaux, outre plusieurs petites pêches aux hameçons, en font de considérables avec des

cordes ajustées à peu près comme nous l'avons dit dans la première section, qui portent jusqu'à mille hains, amorcés la plupart

avec des vers ; & chaque empile porte un petit corceron de liège, pour détacher les hains du fond : à l'une des extrémités de la

maîtresse corde, est une grosse cabliere, & à l'autre bout un signal. Ils tendent le soir, & relèvent leur corde à soleil levant.

 763. A la côte & dans le bassin , on pêche des poissons de mer; mais dans quelques-uns des étangs, ce font des poissons d'eau

douce : dans ceux qui a voisinent la côte de Médoc, on prend des brochets, des tanches, des anguilles, & des carpes dans celui de

la Cannau.

 764. Outre les hameçons, on fait grand usage dans les étangs, des verveux, qu'on tend dans le courant des ruisseaux qui s'y

rendent. Nous avons parlé dans la seconde section, de ce filet qu'ils nomment bertaut. Les autres pêches qui font en usage dans

ces parages, sont le fardina, le peugne, la traîne ou seine, la jagude & le cava. Ces pèches, qui portent des noms inconnus sur les

autres cotes, peuvent néanmoins être rapportées à celles que nous avons décrites sous d'autres dénominations.

 765. La pèche dite sardina, ne se fait que pendant les mois d'avril, mai & juin, toujours à l'extrémité du bassin d'Arcasson ou

Arcachon, du côté de l'ouest-nord-ouest , dans un grand chenal appellé bouron, au nord-ouest d'une isle qui est dans le bassìn. Le

filet pour cette pèche se nomme sardinière; & comme les sardines doivent s'y emmailler par la tète, c'est un manet qui est fait de

fil délié, dont les mailles ont six à sept lignes d'ouverture en quarré; ïl a vingt brasses de longueur sur quatre de chute; il est lesté

d'un peu de plomb par le pied, & garni de flottes de liège par la tète; car il doit flotter entre deux eaux.

 766. Deux hommes dans une pinasse se rendent dans le chenal appellé bouron, à demi-marée montante, & y restent jusqu'à

demi-marée descendante ; ils mettent leur filet à l'eau, & réservent dans la pinasse une corde qui est amarrée à l'un des bouts du

filet. Un des pécheurs rame continuellement, pendant que l'autre jette de tems en tems de la rave ou rogue au-dessus de 1'endroit

où est le filet.

 767- Quand les sardines font emmaillées, elles s'agitent, & une partie de leurs écailles qui se détachent, se poste à la surface de

l'eau : ce qui indique aux pécheurs qu'il est tems de relever le filet. Ainsi cette pèche se fait dans le bassin à peu près comme sur

les côtes de Bretagne.

 768- Quoiqu'on prenne des sardines à Buch, la plupart de celles que l'on consomme à Bayonne viennent de Fontarabie. On

appelle palicot, à la Tète-de-Buch, un petit parc tourné, dont nous avons parlé dans la seconde section §. 889.

 769. A l'égard de la pèche du palot, elle se fait depuis Pâques jusqu'au mois de novembre dans toute l'étendue du bassin, aux

endroits que les pécheurs choisissent par préférence, qui sont ceux où ils aperçoivent des traces de poisson sur le fond. Ils sont à

mer basse dans le bassin une grande enceinte avec des piquets, & ils enfouissent dans le sable, au pied de ces piquets, des filets

qu'ils relèvent quand la mer est haute, comme nous l'avons expliqué dans la seconde section. Quand ia mer est retirée, on trouve

dans cette enceinte de toutes sortes de poissons, ou à sec, ou presqu'à sec. Ces filets font faits avec de la ficelle, & les mailles ont

neuf à dix lignes d'ouverture en quarré.

 770. La pèche qu'on nomme jagude, dont nous n'avons point parlé dans l'ouvrage, se fait dans tous les chenaux du bassin, avec un

filet appelle l'égrau, qui a quarante brasses de longueur sur une brasse de chute; il est lesté & flotté; il est fait d'un fort fil retors, &

les mailles ont un pouce d'ouverture en quarré. On amarre aux deux bouts de la corde du pied, de grosses cablieres, pour le tenir

sédentaire, & aux extrémités de la corde flottée de la tête, on attache un orin de dix brasses de longueur, à l'extrémité duquel est

une bouée ou signal, que les pécheurs de ce quartier nomment voie. Quand ils ont ainsi tendu leurs filets, ils vont se reposer à

terre jusqu'à demi-marée , qu'ils viennent chercher leurs signaux & relever leurs filets.

 771. La pêche qu'ils nomment cava se fait comme la jagude, par tout le bassin, avec un filet qu'on nomme aumailhade, qui est fait

avec un fil plus délié que l'égrau de la jagude. Les mailles sont à peu près de même grandeur ; il a vingt brasses de longueur sur

une demi-brasse de chute ; il est lesté & flotté, & on le met à l'eau en tout tems : mais comme ce filet n'est pas sédentaire , on met

à un des bouts une bouée ou signal, & l'autre bout est attaché à la pinasse qui va à la dérive, entraînant le filet au gré de la marée.

De tems en tems on le releve pour prendre le poisson, & on le cale jusqu'à six fois dans une marée.

 772. La pèche qu'on appelle au peugne, est une des plus considérables qu'on fasse dans ce quartier; elle commence

ordinairement en novembre, & finit en mars ou à pâques. Elle se fait avec des chaloupes de trente pieds de long & douze pieds de

large; elles portent un gouvernail, deux mâts, deux voiles; douze hommes s'embarquent dedans, y compris le pilote. Elles

appartiennent ordinairement à quelques particuliers qui les louent aux pécheurs moyennant une certaine somme pour tout le

tems de la pèche. Le loyer de la chaloupe & le prix du filet étant prélevés, le reste du profit se partage entre les pêcheurs.

Cependant le pilote retire soixante livres plus que les autres, moyennant quoi il fait la vente du poisson. On arrête définitivement

les comptes aux fêtes de pâques, lorsque cette pêche finit.

 773. La pèche du peugne se fait au large, par dix jusqu'à quarante brasses d'eau. Quand les pécheurs font rendus aux lieux qu'ils

jugent les plus favorables pour la pèche, ce qui se règle suivant la direction des vents, ils mouillent une ancre, & mettent à l'eau

leur filet, qui y reste tout le jour & la nuit suivante : à la pointe du jour ils relèvent leur filet, & rentrent dans le bassin, où ils

regagnent terre pour remettre leur poisson à deux de leurs camarades, qui viennent les attendre à toutes les marées avec une

pinasse. Etant à terre, ils font sécher leurs filets, & les reprennent dans leur chaloupe pour recommencer leur pêche ; & suivant les

différentes saisons, ils changent de filets, pour aller à la mer avec ceux qui font propres à prendre les espèces de poissons qui

donnent à la côte. Par exemple, dans les mois de novembre & de décembre, n'y ayant guere que de gros poissons, tels que les

marsouins, les chenilles, martrames, posteaux & les raies, ils se fervent des filets nommés leugeons, faits de bon fil retors, & dont

les mailles ont deux pouces d'ouverture en quarré ; les pieces ont vingt brasses de longueur & quatre pieds de chute : ou des filets

qu'ils nomment petus, ou à trois fils, dont les mailles font un peu plus grandes.

 774. En janvier, février & mars, ils se servent des filets qu'ils nomment esloueyres ou bigearreyns , qui sont plus déliés, pour

prendre des soles, des raies, des turbots & autres bons poissons qui nagent sur la côte dans cette saison. Les filets que nous

venons de nommer ont quarante brasses de longueur & six pieds de chute ; ils font tous plombés & flottés, pour qu'ils  tiennent

verticalement dans l'eau ; on met à chaque bout de la corde plombée une cabliere, & une bouée ou signal aux extrémités de la

corde garnie de flottes. Ces filets sont du genre des demi-folles; & pour qu'une partie du poisson s'emmaille, on doit proportionner

l'ouverture des mailles à la grosseur des poissons qu'on se propose de prendre.

 775. On fait encore une grande pèche au bord de la mer avec le filet qu'on nomme seine ou traîne. II est fait avec des ficelles, &

les mailles ont neuf à dix lignes d'ouverture; son étendue est de soixante brasses, sur trois brasses de chute ; il est lesté de

cinquante livres de plomb; la tète du filet est garnie de quinze livres de liège, distribuées dans toute sa longueur. On attache à

chaque bout une corde ou halin, grosse comme le pouce & longue de soixante-dix brasses.

On met un des halins & le filet dans une pinasse avec deux ou trois hommes : dix à douze autres du même équipage se tiennent

sur la côte, conservant un des halins ; ils marchent le long du rivage, parallèlement à la pinasse, qui fait la même route, à peu près

comme nous l'avons dit. Si le maître, qui est du nombre de ceux qui sont à terre, aperçoit certains bouillons qui indiquent qu'il y a

du poisson, il fait un signal à ceux qui sont dans la pinasse, pour les avertir de jeter le filet à l'eau, ce qu'ils exécutent très-

promptement & fans bruit ; & sur-le-champ ils voguent dans la pinasse, à force de rames, suivant une route circulaire, se

rapprochant peu à peu de la côte. Quand ils l'ont gagnée, les hommes de la pinasse sautent à terre ; & conjointement avec ceux

qui y étaient restés, ils halent chacun sur leur halin, se rapprochant les uns des autres ; & enfin ils tirent à terre le filet avec tout le

poisson qui a été rencontré par la traîne.

 776. On ne peut faire cette pèche que quand la mer est calme; mais dans le bassìn, on la fait en tout tems, avec des filets plus

déliés qu'ils nomment traîne de sceau. Nous avons décrit cette pêche avec des circonstances particulières. Nous devons prévenir

seulement qu'au lieu de lire la baie d'Arcançon, il faut lire le bassin d'Arcachon ou d'Arcasson.

 777. Nous avons déjà dit que les poissons qu'on prend au peugne sont, en langage du pays , les marsouins, les chenilles,

martrames, posteaux, raies, tombes qu'on appelle à Bordeaux créat de Buch, turbots, barbues, raies, rouges ou grondins, soles,

merlues, merlans, roussettes ou vilettes, flétans. Les poissons qu'on prend à la côte avec la traîne sont les dorades, les brignes, ou

loubines, mules, turbillons, maigres. On prend dans le bassin, des barbeaux, des anguilles qu'on appelle à Buch langreyres, des

sèches qu'on nomme scipes, du latin sepia, cassouvres, congres, sardines, carrelets ou platusses, souvent les pécheurs les

nomment plaines ; terres ou hauches, mirques, espèce de chiens de mer ; soles, mules, petites dorades que les habitans appellent

bordannes. Les pêcheurs ôtent les foies des gros poissons, pour en tirer de l'huile.

 778. On prend quelquefois, mais très-rarement, des créats, saumons, aloses, gattes, lamproies , & des anchois, presque jamais des

thons ni des truites. On prend dans les filets, sur-tout du peugne, des homards, des crabes gros & petits, quantité de chevrettes,

que les habitans nomment esquives, des oursins ou châtaignes de mer, sourdaux , coutoyes ; je crois que c'est le coutelier.

 779. Il y a des pêcheurs qui vont avec leurs pinasses à la rame draguer des huîtres & des pétoncles, qu'ils nomment barennes;

beaucoup de moules ou moucles, médiocrement bonnes. A la basse eau on ramasse sur les sables, des huîtres qu'on estime mieux

que celles de drague.

 

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